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L’éloge du carburateur

Connaissez-vous l’histoire de Matthew B. Crawford ?

C’est l’histoire d’un brillant universitaire qui a démarré une carrière plus que confortable dans un Think Tank à Washington. Mais malgré le prestige de sa fonction, malgré un salaire et un statut que tout le monde lui envie, il ne se sent pas à sa place.

Petit à petit, il perd goût à son travail et commence à déprimer, tant il se sent dépossédé de lui-même. Il prend conscience que son métier n’a pas de sens.

Pourtant, dès le début de ces études, il avait été poussé en avant. Comme il était doué, il cherchait à aller toujours plus haut. Il voulait faire partie des meilleurs… Mais une fois en poste la routine du travail qu’il avait à effectuer ne lui faisait plus du tout envie et c’est à reculons qu’il partait travailler le matin. D’ailleurs, il lui arrivait souvent d’être en retard, car le vrai plaisir de sa journée, c’était qu’une fois rentré chez lui, il s’évertuait à réparer une vieille moto qu’un de ses proches lui avait donnée.

Pour cela, de la motivation, il n’en manquait aucunement !

De ce fait, il commença à s’interroger sur le sens que le travail avait pour lui et finit par écrire un livre très inspirant sur le sujet.

Ainsi, il prit conscience que si son travail consistait à rédiger des articles savants, au final, il ne faisait que produire des « idées standardisées » dans une chaîne de montage intellectuelle où la créativité n’était plus qu’un slogan managérial.

Il observait ses collègues qui passaient d’une tâche à l’autre sans jamais toucher quoi que ce soit de concret ou de réel.

Cette agitation qui était censée incarner la liberté moderne lui apparut comme une forme d’aliénation qui le fit se sentir de plus en plus mal. L’idée même qu’il puisse faire cela toute sa vie jusqu’au Graal de la retraite devient totalement insupportable.

Il décide alors de quitter les bureaux aseptisés de la merveilleuse entreprise dans laquelle la majorité des jeunes diplômés rêve d’entrer pour ouvrir un atelier de réparations de motos dans une banlieue industrielle de Richmond.

Loin d’être une fuite, ce geste était en réalité une reconquête de lui-même et du sens qu’il cherchait à donner à sa vie.

 

Le carburateur devient « maître de philosophie »

Dans son atelier, les mains dans un carburateur, Matthew prend conscience d’une forme d’intelligence qu’il avait oubliée. Une intelligence incarnée, contextuelle, résistante, insoupçonnée.

C’est un fait que les motos ne se laissent pas convaincre par des PowerPoints. Elles résistent, elles obligent à écouter, à interpréter, à ajuster. Elles demandent de réelles attentions. Et tout cela finit par devenir pour lui une véritable école de pensée.

Il aimait à partager la joie presque enfantine de « faire émerger la lumière » en réparant un circuit électrique, ou en sentant qu’un moteur était en train de reprendre vie sous ses mains.

Ces gestes concrets, vérifiables, lui rendaient sa dignité que les discours abstraits ne lui avaient jamais procurée.

Dans ce rapport direct à la machine, Crawford retrouva l’éthique de la responsabilité, parce qu’on ne peut pas tricher avec la matière. On ne peut pas se cacher derrière des procédures ou des slogans. Le réel oblige à être honnête, tant avec soi-même, qu’avec les résultats que l’on produit.

Il mena une réflexion philosophique et sociologique qui tend à démontrer que le « travail intellectuel » dont on nous rebat les oreilles depuis que nous sommes entrés dans « l’économie du savoir » se révèle tout aussi pauvre que déresponsabilisante.

 

Le travail manuel contre le travail intellectuel 

Au fil de ses réflexions, Matthew B. Crawford se demande si l’opposition que l’on fait entre le travail « intellectuel » et travail « manuel » est réelle, car le fait de réparer une moto exige une discipline de la perception, une compréhension fine des matériaux, une capacité à diagnostiquer, à raisonner, à interpréter. Et ceux qui s’emploient à fabriquer ou à réparer des objets, ce que l’on fait de moins en moins, font preuve d’une intelligence fort utile.

Par ailleurs, le travail manuel peut même se révéler beaucoup plus captivant d’un point de vue intellectuel qu’un emploi lié à « l’économie du savoir ».

Il nous rappelle que dans l’Antiquité, le mot « sophia » signifiait à la fois sagesse et compétence technique. À l’inverse, il décrit comment le travail de bureau s’est dégradé à cause des standardisations, des procédures, de la perte de responsabilité, de l’inflation des diplômes, et surtout, de la déconnexion du réel. La « société de la connaissance » valorise les symboles (diplômes, titres, jargon) plutôt que les savoirs effectifs.

 

La modernité technique est-elle critiquable ?

M. B. Crawford observe que les objets contemporains sont conçus pour être fermés, opaques, non réparables. Que les tournevis deviennent de plus en plus spéciaux, que les moteurs sont recouverts de plastique, et que les systèmes électroniques empêchent progressivement l’accès aux mécanismes.

Une opacité qui crée de la dépendance, car on ne répare plus… on remplace.

En remplaçant, on perd un lien fondamental avec le monde matériel et il y voit un symptôme culturel alarmant, car cela nous plonge dans une réalité « psychédélique », où tout semble malléable, où l’on doit se réinventer en permanence, et où la polyvalence est célébrée au détriment de l’expertise et de la spécificité.

Alors que les gestes artisanaux, lents, précis, profonds, deviennent presque subversifs.

L’atelier, un lieu d’apprentissage moral

Finalement, il nous parle dans son livre de l’éducation du (de la) mécanicien.ne et révèle l’importance du mentor. Il met en lumière la patience nécessaire pour comprendre une panne, l’humilité devant l’objet, la responsabilité d’un diagnostic et la satisfaction d’un travail bien fait.

La mécanique devient une forme de diagnostic médico-légal, car il faut savoir écouter les symptômes, comprendre l’histoire de la machine, interpréter les traces. Un savoir personnalisé, situé, incarné, loin, très loin des abstractions du management.

 

A l’opposé, le bureau comme un lieu d’irresponsabilité organisée

M. B. Crawford nous démontre comment les organisations modernes produisent une forme d’irresponsabilité systémique en fragmentant les tâches, en diluant les décisions, les procédures. Les jugements et le travail en équipe deviennent un moyen de dissoudre la responsabilité individuelle.

Il en conclut que le travail manuel, loin d’être archaïque, est un lieu d’excellence morale où on y apprend la responsabilité, la précision, l’attention, la confrontation au réel.

 

Pour conclure

Matthew B. Crawford nous invite à prendre conscience que nous avons besoin du réel pour devenir responsables. Que nous avons besoin d’objets qui résistent ; de gestes qui engagent ; de savoir-faire qui exigent de la présence.

Le travail manuel est loin d’être un refuge nostalgique, c’est une manière de redevenir pleinement humain dans un monde qui tend à nous abstraire de tout.

Il est nullement nécessaire de renoncer à la modernité, mais au contraire de réhabiliter l’intelligence pratique, celle qui relie la pensée à l’action, le jugement à la matière, la responsabilité à l’expérience.

L’éloge du carburateur, c’est l’histoire d’un homme qui, en réparant des motos, répare aussi notre conception du travail et nous rappelle que la dignité humaine se joue souvent dans la rencontre entre notre habileté manuelle et le monde réel.

Retrouver du sens à ce que l’on fait et se poser des questions sur la valeur du travail, c’est dans l’air du temps

Ce livre a été publié en 2009, mais n’a jamais été autant d’actualité.

Je vous invite grandement à le lire si vous sentez le besoin d’être éclairé sur ce sujet. Que vous soyez inspiré ou non par les métiers autour de la mécanique. Il y a de nombreux autres métiers manuels qui pourraient être pris en exemple pour mener une réflexion sur l’importance de s’accomplir dans ce que l’on fait.

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