Alexandre Gérard – Militant du Bonheur

Témoignage d’un patron qui a inversé la pyramide de son entreprise…

J’ai fait la connaissance d’Alexandre Gérard lors d’une conférence qu’il a animée dans le cadre des rencontres « Bien-être au travail » de la Fabrique Spinoza le 22 avril 2014. Celle-ci était intitulée : « Libérer l’entreprise et mettre le Bonheur au cœur de sa stratégie ! »

Un titre plutôt aguichant, n’est-ce pas ! Pourtant, à ce moment-là je commençais à être un peu sceptique, car depuis le début de l’année, j’avais assisté à des dizaines de conférences de ce genre et je commençais à avoir l’impression que « le bonheur au travail » était bien trop souvent une accroche marketing en vogue, utilisé pour faire parler de son entreprise, qu’une véritable préoccupation pour ses dirigeants… Et oui, le bonheur, ça fait vendre et ça permet de faire reluire sa marque employeur !!!

Mais comme je suis une personne optimiste, que j’ai un feeling tout particulier pour la personne qui m’a invitée (coucou Véronique), et que c’était le premier vrai patron que j’allais entendre parler de vive voix sur le sujet, j’y suis allée.

Là, je me suis retrouvée dans un tout petit comité (en fin de compte, le bonheur, ça n’attire peut-être pas tant de monde que cela ;-)). Mais Alexandre, qui était venu tout particulièrement de sa région nantaise, s’est mis à nous raconter tout ce qu’il avait dû mettre en place pour « libérer » son entreprise et j’ai senti tout de suite que j’étais face à quelqu’un d’authentique. Que son histoire ainsi que son implication étaient tout à fait réelles et entièrement assumées. D’ailleurs, si j’en juge par les échanges qui ont eu lieu après la conférence, toute l’assemblée a été touchée par son récit ce soir-là.

En quelques mots, voici ce qui s’est passé. En 2009 le chiffre d’affaires de son entreprise, CHRONO Flex, était en train de chuter dangereusement… Alors que depuis sa création, en 1995, ils n’avaient connu que l’euphorie de la croissance. Tout s’effondra en à peine 8 mois et c’est au prix de nombreux sacrifices que lui et ses équipes réussiront à sauver les meubles, comme on dit.

Tout cela a été vécu comme un véritable traumatisme par Alexandre qui n’avait plus qu’une seule idée en tête : tout faire pour que cela ne recommence jamais.

C’est alors qu’il a été invité, tout à fait par hasard, à une conférence animée par Jean-François Zobrist, un pionnier en France en matière de libération d’entreprise : « L’entreprise de 21e siècle existe, nous l’avons rencontré – FAVI ». Et il a tout de suite compris que l’ancien patron de cette fonderie possédait la solution qu’il cherchait et qui consistait à « libérer son entreprise ». Mais quand à la fin de la conférence, il se présente devant l’orateur pour lui demander conseil, celui-ci lui fait comprendre qu’il ne l’aidera pas et qu’il allait devoir se débrouiller seul. Alexandre est donc rentré chez lui tout dépité. Il nous a lui-même avoué avoir très mal pris l’invective de Jean-François Zobrist : « Démerde-toi ! ».

Pourtant, il ne s’est pas démonté et a commencé à lire tout ce qu’il a pu trouver sur l’Entreprise Libérée.

Mais je sens déjà la question qui émerge en vous : « une entreprise libérée », c’est quoi ?

Pour faire simple, c’est une entreprise qui a libéré les productifs de l’emprise des contrôleurs (principalement de son patron), en cherchant à faire le bonheur de ces derniers et en les affectant, soit à la création DIRECTE de valeur, soit à la recherche de chiffre d’affaires… Tout en sachant pertinemment que le bonheur, ça ne s’impose pas*, mais qu’on peut très bien mettre en place les conditions de son émergence, notamment en supprimant le cloisonnement et en faisant confiance aux individus. (*Je préfère préciser…)

Armé de sa nouvelle prise de conscience et de sa détermination, Alexandre décide avec son équipe de direction de bouleverser le mode de management au sein de CHRONO Flex… Et ça a marché. Mais non sans avoir traversé maints obstacles.

Deux ans plus tard, ils ont réussi à changer tous les codes, à construire une vision forte et des valeurs partagées, à éliminer les signes de pouvoir, et à nettoyer ce qu’ils ont appelé les cailloux dans les chaussures des équipiers.

Si vous voulez en savoir plus sur cette aventure, je vous invite à vous rendre sur son Blog, parce que ce n’est pas cette histoire-là que j’ai envie de vous raconter aujourd’hui.

La stratégie, c’est fort intéressant, tout le monde a envie de connaitre la recette qui mène une entreprise à sa réussite. Pourtant, ce qui m’intéresse plus particulièrement, ce sont les humains, car ce sont eux les principaux ingrédients de cette réussite. Et en écoutant Alexandre, je me suis demandé comment lui, initiateur d’un tel bouleversement, avait vécu les choses au niveau personnel. J’avais l’impression qu’il avait été fortement touché par la « dégringolade » de sa boite en 2009. (On peut facilement imaginer qu’on ne devient pas patron pour se voir glisser sur la pente de la défaite…). Alors, je lui ai posé la question à la fin de son allocution. Mais ce soir-là, il ne m’a pas vraiment répondu. Je suppose que je l’ai pris un peu au dépourvu. Qu’il était venu pour nous raconter son aventure, pour nous démontrer qu’en mettant le Bonheur, la Liberté et la Confiance au cœur de la stratégie de son organisation, on pouvait améliorer les choses tout en générant de la Croissance… Il n’était pas là pour partager ses émotions personnelles. Alors, il a juste répondu qu’il avait été obnubilé par le fait qu’il ne voulait surtout pas que les choses recommencent…

La soirée s’est terminée et Alexandre Gérard s’est échappé des lieux après un bref échange de cartes de visite… Pour ma part, j’ai eu le sentiment d’avoir croisé la route d’un patron authentique, engagé… un véritable « Militant du Bonheur ». Mais j’étais un peu restée sur ma faim…

Je suis rentrée chez moi pour partager quelques informations sur le Groupe Inov-On et CHRONO-Flex dans ma Page Facebook – Inov-On étant l’organisation qu’ont créée Alexandre et ses équipes, et le résultat des changements qu’ils ont opérés tous ensemble ces dernières années – Et en quelques jours, près de 600 personnes ont vues mon poste (alors que généralement, la moyenne que j’atteignais vacillait autour de 40 vues). L’authenticité de l’histoire de cette entreprise n’avait donc pas touché que moi. Ce qui a ravivé mon intérêt pour la question que je m’étais posée ce soir-là : Comment Alexandre avait-il réussi un tel changement de cap et quelles étaient les énergies qu’il avait dû mobiliser pour le maintenir ? (Ceux qui me connaissent savent que ce qui me passionne, c’est l’aventure humaine et que j’adore comprendre le pourquoi et le comment des gens).

Concrètement, pour réaliser une telle prouesse, il faut avoir le courage de mettre toute son organisation à plat afin de regarder la réalité et plus particulièrement ses échecs en face. Ce qui, vous l’avouerez, demande déjà une belle humilité. Puis il faut en prendre la responsabilité, sans la charge de la culpabilité. Car il n’y a qu’en acceptant la responsabilité de ce que nous avons créé que nous pouvons changer de cap. Pas seulement une partie de la responsabilité, mais toute la responsabilité. Si nous cherchons d’autres responsables ou des justifications à nos échecs, nous ne pouvons pas agir sur un système. Ce qui ne veut pas dire que des circonstances ou même d’autres personnes ne sont pas responsables elles aussi… Ça veut juste dire que si on n’accepte pas 100 % de sa part de responsabilité, on ne peut pas agir. Et depuis le temps que je fais du coaching, je sais bien que rien que ces deux premières étapes sont les obstacles principaux de n’importe quel type de changement…

Quoi qu’il en soit, j’avais toujours envie de savoir ce qu’avait pu traverser Alexandre et à quoi il avait été personnellement confronté lorsqu’il a décidé de remettre en question tout son mode de management et de transmettre son bâton de pouvoir à ses équipiers. Rares sont ceux qui se sont risqués à développer la performance de leur entreprise par le Bonheur. Du coup, je me suis décidé à entrer en contact avec lui et vous savez quoi, il a tout de suite accepté de me rencontrer.

Le contexte de notre deuxième rencontre n’est pas anodin, car Alexandre m’a proposé de le retrouver le 20 mai à l’heure du déjeuner, lors du Sol Global Forum 2014, à la Cité Universitaire de Paris. Personnellement, je ne savais pas qu’un tel évènement existait. Même si le BIB* est la quête de toute ma vie, cela ne fait que quelques mois que je milite activement pour le bonheur au travail et j’ai encore beaucoup à découvrir. En quelques mots, Sol France crée des évènements pour partager des idées sur l’Organisation Apprenante… (*Bonheur Intérieur Brut).

Dans l’intimité de notre conversation, Alexandre me confirme qu’en 2009, lorsque le vent tourna, ce fut un véritable traumatisme pour lui, car il n’était pas du tout préparé à licencier des gens. Mais aussi, parce qu’il prit conscience que toute l’énergie qu’il avait dépensée durant les 15 dernières années de sa vie avait engendré un modèle qui l’avait conduit à l’échec. De plus, il y avait laissé un bout de sa santé, il avait sacrifié une partie de sa vie de famille et il ne voulait surtout pas que ça recommence. Même si ce n’était pas un besoin vital, ni un besoin économique, c’était un besoin bien réel. D’une certaine façon, il n’avait pas le choix, il fallait qu’il change. Et grâce à Jean-François Zobrist, il a compris ce jour-là qu’il existait un autre chemin, une autre possibilité pour l’entreprise. Parce qu’avant cela, il ne s’était jamais posé la question.

Bien évidemment, ce n’est pas parce qu’on est face à une nouvelle voie qu’on a envie de la prendre. De plus, au moment de sa prise de conscience, il avait déjà sauvé la boite et les comptes étaient redevenus positifs. Mais il s’est dit que les choses étaient faisables, parce que cela ne dépendait que de lui. Car selon lui, il est plus facile d’agir sur l’intérieur que sur l’extérieur. Et même s’il était parfaitement conscient de l’implication et des difficultés que ça allait lui demander, c’est la raison pour laquelle il a pensé que c’était possible.

Après les choses se sont faites progressivement, il a construit sa réflexion et a commencé à apprendre par lui-même. Et la première chose qu’il a comprise et qu’il a mise en application, c’est qu’il fallait arrêter de motiver les gens, parce ce sont eux qui sont le mieux placés pour se motiver eux-mêmes. Que l’objectif c’était d’ouvrir le cadre pour servir la Vision de l’entreprise, car c’est ce qui permet de rétablir la confiance et de briser les chaines. En tant que patron, ça lui a permis d’avancer dans son travail personnel. Parce que cela sous-entend de rompre avec des codes, avec une éducation et c’est vraiment compliqué. Mais les conséquences de cela sont déjà énormes.

Certains disent que cela ne marche pas pour tout le monde, parce que les gens ne sont pas tous prêts à faire ce chemin-là, mais Alexandre ne partage pas du tout ce point de vue. Il pense que tout le monde est prêt… que ceux qui travaillent en entreprise sont des personnes responsables parce que, par ailleurs, elles ont des charges, des enfants à élever, et qu’elles sont bien souvent engagées dans des tas de structures, que ce soit pour leurs loisirs ou pour autre chose. Mais les choses prennent du temps et il faut l’accepter.

Il pense qu’en France un mouvement de fond est en train de se former. Qu’un véritable mouvement sociétal arrive, comme : la conscience de soi, l’entreprise libérée, la sociocratie, etc. Et que tout converge vers un renouveau de notre société… de toute la société. Car les gens ne veulent plus travailler dans des entreprises qui n’ont pas de démarche RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises).

Malheureusement, les derniers à comprendre que le monde change, c’est, selon lui, notre gouvernement : « Qu’ils soient de droite ou de gauche, nos politiques sont totalement à côté de la réalité. Ils n’ont ni vision, ni valeurs. Ils sont comme les passagers du Titanic. Le bateau est en train de couler, mais ils se disputent la propriété des chaises. Il faut qu’ils comprennent qu’ils sont au service des citoyens. » Pour autant, Alexandre reste optimiste et convaincu qu’à un moment ils seront obligés de se mettre à la page, car, même si ça risque de prendre du temps, tout est en train de converger. Et comme Alexandre est quelqu’un d’engagé, il fait partie d’un mouvement appelé « Nous Citoyens ».

Une autre chose qu’il a comprise, c’est que lorsqu’on met en place ce type de changements dans son entreprise, celle-ci a de moins en moins besoin de son patron et que très vite, son rôle c’est de donner le ton. Alors, aujourd’hui, sa mission est triple :

  1. Partager la Vision, la Vision, la Vision… Parce que même si elle a été co-construite, elle s’évapore et le patron doit être là pour la rappeler tous les jours…
  2. Créer un environnement nourricier qui va permettre aux salariés qui, devenant plus compétents, pourront se réaliser et décider par eux-mêmes comment servir au mieux la vision de l’entreprise…
  3. Préserver la liberté qu’ils ont créée. Car la liberté est quelque chose de fragile et que lorsqu’on crée un espace comme celui-là, il y a plein de gens qui sont tentés de rétablir les systèmes de pouvoir. Chez CHRONO-Flex, il y a encore des équipiers qui n’ont pas adhéré pleinement à la Vision et il est nécessaire de continuer à la partager.

Il est devenu une sorte de du gardien du Temple qui se doit d’être présent en permanence, mais autrement. Il a donc choisi d’être beaucoup plus présent dans les régions qu’au siège, car il est convaincu qu’à cause de notre héritage, lorsque les personnes sont seules, elles sont plus efficaces que lorsqu’elles sont avec leur boss. Pour se faire, il a éliminé tous les signes de pouvoir, par exemple son propre bureau. Et lorsqu’il est là, il s’installe là où il y a de la place.

Mais cela va bien plus loin, car en aout 2012, il est parti avec sa femme et ses trois enfants faire le tour du monde durant pratiquement un an (351 jours et 36 étapes). Et même si, grâce au réseau social interne qui avait été déjà mis en place via Google+ pro, il était en contact chaque jour avec ses équipes, ce voyage lui a permis de démontrer (principalement à lui-même) qu’il pouvait se désintoxiquer de l’entreprise et se défaire de l’ancien modèle.

Cet éloignement a aussi permis à l’entreprise d’avoir le temps de changer sa culture. Car dans ce domaine, on ne peut pas forcer les choses… Il faut vous dire qu’Alexandre est par nature un homme pressé et qu’il aime quand les choses vont vite… Alors, en restant là à attendre, il finissait par mettre une pression qui allait à l’encontre de ses objectifs. Avec de la distance, ça devenait beaucoup plus facile à gérer. Il y a tellement de choses qui devaient changer.

Ainsi, il a arrêté de prendre sur ces épaules ce qu’il appelle « les singes ». Et chaque fois qu’une personne venait le voir pour lui signaler un problème, il pouvait l’inciter à trouver la solution par elle-même. Comme lui, tous les teams-leaders de l’entreprise ont suivi une formation au coaching et il précise qu’en faisant cela, il s’est libéré de beaucoup de stress.

Toute l’organisation de l’entreprise a finalement été inversée. Aujourd’hui, c’est comme dans une équipe de foot, il y a les joueurs au centre de toutes les attentions, le capitaine et puis il y a l’entraineur. Chez eux, il y a les mécanos, les teams-leaders et les entraineurs. Et puis il y a lui qui est devenu l’entraineur des entraineurs de l’entreprise. Ainsi, il a une conscience élargie des choses parce qu’il est à l’extérieur. Et il soutient que s’il était encore dedans, il ne les verrait pas aussi bien.

A la fin de notre entretien, Alexandre m’a avoué que s’il avait toujours su qu’il était fait pour être chef d’entreprise. Mais il y a peu de temps, il a compris qu’il avait une sorte de destinée là-dedans et a fini par trouver sa place en mettant sa pierre à l’édifice et en contribuant à changer le monde pour faire fissurer tout cet héritage « tayloriste » que nous avons, sans pour autant le renier. C’est pourquoi il partage son expérience lors de conférences et chaque fois qu’il le peut.

A travers sa démarche, il ne veut pas dire aux autres chefs d’entreprise ce qu’ils doivent faire ou les inciter à prendre le même chemin que lui. Mais juste leur présenter un modèle alternatif qui fonctionne, afin qu’ils puissent avoir le choix.

Il a une conviction très forte pour ce qu’il fait, parce que tous les jours, il se dit :

« C’est incroyable ce qui se passe dans cette boite ! »

Inov-On

Alexandre Gérard
Directeur général du Groupe Inov-On
13, Rue Olympe de Gouges
44800 Saint-Herblain
+33.2.51.80.00.00

www.inov-on.com
www.liberation-entreprise.org
@AlexandreGE

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